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Let’s start a blog !

Bernard MAGNOULOUX

mercredi 10 septembre 2014

L’an dernier je venais pour la première fois à Cyber-Langues et j’étais tellement ébloui que je me suis juré de revenir, toujours en spectateur, et ce n’est que l’insistance des appels à contribution qui m’a décidé à venir présenter mon expérience que je ne jugeais pas digne d’une tribune où se succèdent des collègues hautement plus compétents que moi. Je leur demande donc beaucoup d’indulgence pour ce qu’ils et elles vont entendre.

Il s’agit donc de la création par des élèves de quatrièmes, en anglais, de ce qu’on appelait alors un « site perso », localement, puis de vrais sites en ligne, d’abord dans un Itinéraire De Découverte, puis à diverses occasions. Cette expérience s’étend sur plusieurs années. Elle a débuté en 2002 et a accompagné l’essor des plateformes qui permettent à tout un chacun de créer des sites et de les faire héberger gratuitement. Cette expérience (environ 450 sites créés) trace à mon avis quelques pistes de réflexion quant à l’intégration des TICE dans l’enseignement :

1- Fracture numérique : je fais allusion à des élèves encore perdus devant un formulaire d’inscription, ou alors totalement incapable de gérer leurs identifiants, et pour lesquels le travail en groupe me paraît négatif.

2- Efficacité pédagogique : (gardant à l’esprit l’objectif d’apprentissage d’une langue étrangère)
* Comment éviter que dans la production de l’élève l’image ne prenne le pas sur l’écrit ?
* Quid de l’oral(isation) ? Surtout pour l’anglais, vraisemblablement la langue qui présente la plus grosse distorsion entre écrit et oral.
* Les traducteurs en ligne : à quoi bon enseigner à écrire une langue étrangère si une simple application fait le travail aussi bien ?

3- Aspects juridiques : Amener des mineurs à publier sur la toile pose des problèmes de droits d’auteur et droit à l’image, mais on doit sans doute à ce propos se demander quels sont les enjeux réels.

Je traiterai de ces questions au travers d’un compte-rendu chronologique :

I- Débuts en 2002 avec la mise en place des IDD

Pour construire un site internet à l’époque, il fallait maîtriser le langage HTML et trouver un hébergeur. Tout cela était d’une part mal connu de ma part (J’avais simplement l’expérience d’un site perso chez mon FAI (aol) avec équivalent de serveur FTP, très fastidieux puisqu’encore sans ADSL )...

… comme des collègues de technologie avec qui je m’associais et de l’AIPRT (chargé de l’informatique dans l’Académie de Grenoble, à l’époque) qui avait été sollicité pour mettre en ligne mais qui n’y est pas arrivé. Nous nous sommes rabattus sur le writer de OpenOffice et rien ne sortait de l’intranet du collège. Writer permettait d’exporter son travail en format .html et donc de le consulter sur un navigateur. La principale curiosité était l’insertion de liens hypertexte de façon à créer une structure basique de site avec une page d’accueil dont le sommaire pointait vers cinq pages obligatoires.

Un simple traitement de texte était une nouveauté pour beaucoup d’élèves, utiliser plusieurs polices de caractères une prouesse, insérer des images et des liens hypertexte une merveille qui relevait de la magie.

Pour mémoire Facebook n’existait pas (2004 dans l’Ivy League, version française en 2008), Google en français que depuis 2000, Windows XP faisait ses débuts, 40% des ménages avaient un ordinateur contre 82% en 2013. Et le collège où j’enseigne concernant une population rurale défavorisée (s’il était en zone urbaine, il serait classé ZEP (Éclair) au vu des indicateurs socio-professionnels), on peut penser qu’alors seul un élève sur cinq avait accès à un ordinateur à la maison.

On oublie à quel point les choses vont vite et qu’on peut laisser des gens au bord du chemin : j’ai récemment équipé mes voisins, autochtones ardéchois, d’une connexion internet et je les ai formés à la navigation. Il y a une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est qu’il ne sachent pas se servir d’un clavier. Quand j’étais jeune en effet la chose n’allait pas de soi : il y avait des écoles spéciales pour « taper à la machine » (from type ? rébarbatif comme verbe… pourquoi pas « composer » « ou écrire à la machine » ; mais le verbe est bien représentatif de la performance physique que cela représentait). Maintenant tous mes élèves de 4è sont à tu et à toi avec les claviers. Ce n’était pas encore le cas en 2002.

Donc dans les consignes, obligation pour chacun de créer ses propres pages, en utilisant le clavier à tour de rôle puisque, bien sûr, même bien équipés, nous n’av(i)ons qu’une quinzaine de postes. S’il s’était agi d’un travail collectif, seuls les élèves qui savaient auraient… fait.

Quelques exemples (le contenu de la page d’accueil et des cinq pages suivantes étaient strictement imposés) :

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Les difficultés techniques étaient d’ordre rationnel : nommer correctement les pages puis les liens pour que le passage d’une page à l’autre se fassent bien d’un seul clic. Bien enregistrer localement les photos et non pas copier-coller etc. Les difficultés linguistiques tenaient simplement au bon usage d’un dictionnaire en ligne.

II - Évolution en 2005 et travail en ligne sur la plateforme commerciale française Over-blog.com

Créée en 2004, elle hébergeait gratuitement sans imposer de publicité (sauf après 45 jours d’inactivité du site), et le gestionnaire de contenu existait en anglais.
Je connaissais aussi e-monsite, plus sophistiqué, mais avec de la publicité dans la version gratuite.

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Les élèves devaient suivre le même canevas très précis et évaluer leurs progrès à chaque séance sur une feuille de route dont l’élément le plus perturbant était la colonne « Aujourd’hui j’ai appris » dans laquelle les élèves n’avait aucun scrupule à inscrire plusieurs jours d’affilée « à faire un blog » et pour laquelle j’exigeai donc qu’il y eût ne serait-ce qu’un mot anglais nouveau. Cette grille était tout à fait dans l’air du temps d’autoévaluation et du métalangage didactique dont je considère maintenant, tout honte bue, qu’il ne constitue qu’une perte de temps, sauf peut-être à titre d’incitateur.

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On notera l’inscription obligatoire de l’intitulé du blog et de son mot de passe. Il faut dire à ce sujet que naturellement, pour créer le blog, l’élève doit fournir une adresse électronique valide à partir de laquelle seulement il peut activer son blog. C’est moins vrai aujourd’hui mais quelques années en arrière il me fallait donc faire créer une boîte mèl à une bonne moitié des élèves. Je ne leur donnais pas le choix et les envoyais sur laposte.net en me disant que, si les parents étaient mis au courant, cela leur paraîtrait de meilleur aloi que, au hasard, hotmail.com, qui m’a toujours paru évoquer un site de rencontre. J’aurais dû pourtant, je l’ai appris plus tard, demander l’autorisation des parents à la fois pour la création de la boîte mèl et celle du site.

Leur travail était noté en fin de parcours par les deux professeurs référents, chacun pour sa partie (le côté technique par le professeur de technologie), voire par leurs pairs, sur exactement les mêmes critères, toujours pour sacrifier à la mode dont je parlais précédemment.

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Tout comme avant, ils pouvaient travailler en paires mais devaient construire un site chacun. Mon opinion du travail en groupe est critique : certaines activités (préparation d’une scènette par ex.) s’en accommodent très bien mais pour le reste, sauf pour des groupes où les niveaux de compétences seraient les mêmes, il y a toujours, en gros, celui qui sait faire, et il fait ce qu’il sait faire, pas plus, et puis ceux qui ne savent pas faire, et ils laissent faire. Aucun ne progresse.

Ceci posé certains résultats deviennent séduisants (les liens ont été désactivés pour publication, sauf celui de Marion, devenue majeure, et dont j’ai l’autorisation)

- Marion(une des meilleures productions)
- Simon
- Océane (notez le bonus)
- Jonathan (un site de garçon typique)
- Céline Colin (notez les photos en diaporama)

Ces quelques exemples permettent d’aborder les différentes difficultés d’ordre juridique :

* les droits d’auteur des élèves : oui, nous avons bien là techniquement, la publication des écrits, voire des œuvres graphiques, d’une personne physique. S’agissant d’un mineur, la loi impose d’en demander autorisation à ses responsables légaux. Concrètement, « au quotidien », il en est bien autrement et j’ai choisi d’illustrer l’état actuel des pratiques par cet extrait de discussion sur le fil des formateurs TICE de mon académie, tous normalement parfaitement informés :

Question : doit-on demander l’autorisation ?

Réponse 1 : Demande-t-on à l’élève une autorisation pour lire et corriger sa copie ? Pourtant c’est son œuvre et il a des droits dessus ;-) - ;)
Réponse 2- Normalement c’est les parents (ou les élèves majeurs) qui sont responsables … mais en cas de problème ils feront valoir le fait que c’est un prof qui a demandé ce travail et l’ouverture du site … Le nom de l’établissement étant utilisé, l’autorisation du chef d’établissement est aussi nécessaire.
Réponse 3- Mes élèves ont des sites sur Jimdo. Je les ai briefés sur le fait qu’au final j’étais responsable pénalement de tout le contenu de leurs sites. Confiance ou masochisme ?
Réponse 4- (Inspecteur TICE) : (...) ’en tant qu’enseignants nous ne sommes pas experts en droit. Mais voyez (ce modèle d’autorisation parentale) :

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On notera le champ d’application plutôt restreint de l’autorisation puisqu’elle s’applique à une seule production...

* les droits d’auteur des créateurs des éléments multimédias qu’intégraient les élèves à leurs pages. Pour les photos, je ne le savais pas, mais il y a un moyen simple de, apparemment, contourner le problème, c’est de publier simplement le lien vers la photo, ce qui ne constitue pas une re-publication, mais une simple « promotion ». Pour les vidéos des sites devenus institutionnels, il en est tout autrement :

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Ce qui est quand même une conséquence peu… traumatisante

* le droit à l’image, des mineurs, comme de leurs proches :
Le problème est clairement illustré par le site de Océane (voir plus haut) qui publie une photo d’elle-même entourée par sa mère et son frère.

MAIS de quoi s’agit-il en fait ? D’un site perdu au milieu de milliards de sites et dont la probabilité qu’il soit visité, par quiconque autre que l’élève et sa famille, est tout proche de zéro. À telle enseigne qu’on pourrait prétendre que rien ne sort de la salle de classe.
J’ai pourtant cru, une fois, que cette probabilité n’était pas si nulle que cela puisque un jour, à l’ouverture de leurs blogs, mes élèves ont tous trouvé un commentaire. En anglais. Une proposition de service, distribuée par des et créateurs de pages web.

Concrètement donc, le risque de complication est tout aussi proche de zéro alors qu’à l’inverse, si l’on s’astreint à demander les autorisations parentales auxquelles j’ai fait allusion, le risque de tomber sur des parents peu coopératifs (influencés par leurs enfants n’est pas nul, lui. Comme la travail de paperasses. Je me garderai bien cependant de conseiller de suivre mon exemple et de ne pas demander les autorisations, peut-être globalement, comme cela se pratique partout en début d’année pour la publication de photos.

III - Depuis 2011

Depuis 2011, l’activité ne se fait plus dans le cadre d’un I.D.D mais à l’occasion d’effectifs restreints pour cause de voyages, activités sportives ou neige. Les consignes ont beaucoup évolué et se résument à de simples exemples d’anciens élèves. Une plus grande liberté est laissée dans les contenus et l’on a abandonné la métalangue informatique en anglais. Les créations ne sont pas notées. Par contre l’usage du dictionnaire est devenu plus restrictif : seul Wordreference. com est autorisé. Il est très difficile de se débarasser de Google traduction qui rapplique tout de suite sans qu’on l’appelle. Et pour les élèves, l’expression en langue étrangère se résume vite en copiés-collés de ce que le traducteur leur propose, souvent fautif parce que leur français même est fautif. Cette absence de rigueur et de guidage serré se retrouve très dans les productions d’élèves, beaucoup moins riches et complètes.
De plus Over-blog a évolué vers une version simplifiée où beaucoup de choses se font toutes seules ou bien sont plus difficiles à faire. Les invitations à consulter d’autres blogs sont dérangeantes. Si j’avais à reprendre la même activité, j’irais sans doute explorer les autres offres du marché, notamment chez les pourvoyeurs d’accès, je rétablirais des obligations de contenu (notamment d’un fichier son que l’élève aurait enregistré), les exigences de forme (proportion écrit/image), et j’attribuerai à nouveau des notes.


Bernard MAGNOULOUX
Professeur d’anglais, collège du Vivarais à Lamastre, ac-grenoble.


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